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En ce matin de septembre 1978, rentrant de vacances au soleil, nous roulions sur l'autoroute d'Antibes à Espalion. Je conduisais vite, un peu tendu. A côté de moi, ma femme feuilletait distraitement une revue. Lorsque je lui parlais, son esprit était manifestement ailleurs.

Il m'arrivait parfois de ressentir péniblement son silence comme une absence, et justement, j'éprouvais à nouveau ce sentiment. J'en vins à penser que rien ne pouvait me peiner davantage que cette distance qui semblait s'établir entre elle et moi. Quelle blessure mal cicatrisée venait ainsi de s’ouvrir, me donnant l'impression d'être un convalescent ? Peu à peu des pans entiers de ma vie me revenaient en mémoire, des images autrefois occultées retrouvaient des contours plus précis.

Ma femme tourna le bouton de la radio et un flot d'informations déprimantes déferla sur nous : ce vendredi 8 septembre avait été décrété vendredi noir à Téhéran. L'armée avait tiré sur les manifestants, on dénombrait au moins deux cents morts. La loi martiale avait été proclamée et l'ayatollah Khomeiny, jusque là réfugié en Irak, avait lancé, en direction de son pays, un appel à l'insurrection générale...

« Il faudra téléphoner ce soir à tante Marie, pour savoir si elle est rentrée de Téhéran à Beyrouth, me dit ma femme. Et si ton père est à Alep, demande-lui de venir nous rejoindre pour Noël. »

De l'arrière de la voiture, nous parvenaient les cris et les rires de nos deux petits garçons, que la radio avait réveillés et qui étaient en train de jouer. C'est alors que mon fils aîné, David, se glissant entre les sièges avant, posa la main sur mon épaule :

« Dis, papa, me demanda-t-il, tu parles souvent de papy, mais jamais de ta maman.
Pourquoi ? »

Voici que je venais brutalement d’être confronté à la douloureuse vérité qui me hantait depuis des années sans que j'en aie vraiment conscience. La voix de mon petit David avait fait surgir de mon passé un drame que je n'avais jamais eu le courage de regarder en face. Mes yeux s'embuèrent de larmes, mon cœur devint douloureux. Ma femme me prit doucement la main, la pressant dans la sienne.

Pourquoi mon fils m’avait-il posé cette question ? Que lui dire ? Comment lui expliquer que j’ignorais ce qu'était devenue ma maman, si même elle vivait encore ? Sa question réveillait en moi un passé resté plein d’ombres car mes souvenirs d'enfance, noyés dans les brumes de l'oubli, ne me paraissaient même plus reliés à la trame actuelle de mon histoire.

Sans le savoir, mon enfant avait fait ressurgir en moi l'impérieuse nécessité de partir à la recherche de cette mère disparue depuis vingt-cinq ans. Nos quelques tentatives, lors de nos rares séjours en Orient, étaient restées vaines. J'en étais réduit aux suppositions qui ne faisaient qu'augmenter mon embarras et ma souffrance secrète. Le temps faisant son oeuvre, je m’étais peu à peu résigné à me consacrer au présent.

Mais là, ce fut le déclic : le soir même de notre arrivée à Espalion, je téléphonai à Georges, mon ami d'enfance, fidèle et dévoué, installé à Paris :

« Toi qui vas souvent au Proche-Orient, pourrais-tu, grâce à tes relations, m’aider à retrouver ma mère… si elle est encore en vie? »

Je venais de mettre en marche le processus qui me ramenait vers mon passé.

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